| Je ne sais si c’est rêverie poétique que de parler de morale. Chez moi, morale et papilles vivent ensemble sans se parler. Je sens que, lorsque nous dégustons un agneau de lait ou du veau, au fond nous mangeons l’enfant des autres ; si vous étiez brebis ou vache laitière, je suis sûr que c’est un avis que vous partageriez. J’adore pourtant ces viandes rosées que l’effort n’a pas encore tendues, arrosées de la sauce que leurs sang et sucs ont laissée. Cette viande d’une âme si peu habituée aux choses, qui n’aura goûté du monde qu’un petit nombre de matins, d’une vie qui n’aura été qu’une aube et un crépuscule. Je songe à la tendresse de leurs mères.
Petit, j’avais pour amis les vaches de la fermière et le cochon du voisin. J’aime ces animaux comme des frères et des sœurs, je les mange pourtant sous toutes leurs formes et avec grands délices. Dans les Landes, l’ami Pablo, qui tue ses chevreaux de ses mains, me dit toujours ce qu’il doit se répéter pour endurcir son cœur au moment de donner la mort : que nous sommes prédateurs et devons nous assumer comme tels. Je me souviens aussi de ma grand-mère tranchant la tête d’un de ses poulets à coups de hachoir et qui, me voyant étonné, me dit un jour :
– Faut pas pleurer, petit. Ces bêtes-là, ça fait du bien qu’après sa mort.
Je salive au seul souvenir de ses sanquettes mais ne la crois toujours pas sur parole. |