Il est là, dans un saladier transparent, escortant la charlotte aux fruits rouges qui n’en finit pas de s’alanguir sur la porcelaine fleurie. La charlotte, un nom tout en sympathie pour un gâteau qui soigne ses atours. Il me fallut quelque temps pour comprendre que la charlotte jouait de la dualité voilée/dévoilée. L’érotisme latent de la crème faite chair : rose ruban satiné… Crème fruitée qui offre sa nudité entre deux jambes de biscuit poudrées de sucre glace…
Et puis il y avait le cadre : le restaurant où mes parents me menaient. Bien assise au fond de la chaise, fascinée par le cérémonial qui participait du plaisir, ce ballet des serveurs penchés sur mon assiette…
La nappe couleur calisson, sa distinction blanche. La cuillère d’argent qui civilisait mes appétits. Apprentissage des codes avec mon frère, une fois les arcs en bois de forsythia et les flèches en noisetier déposés. Moments d’exception.
Je revois la lame tranchant la charlotte, avec la netteté d’un sacrifice. Mise à mort sucrée dans mon assiette. Et ce saladier que l’on approche. Cette couleur de rouge à lèvres. Voilà que l’on noie ma charlotte sous une lave soyeuse ! Peu à peu, les cuillerées effacent le lac rubescent. Alors, je redemande, encore et encore, de ce fleuve fruit qui m’apprivoise. Avant cette charlotte au coulis, les framboises se cachaient, pour moi, dans le feuillage piquant des buissons. Jamais je n’avais bu de framboises. Car là réside le charme du coulis, trouble entre la cuillerée et la lampée.
Je scellai alors avec les gâteaux un pacte de désir, que le temps n’a jamais démenti. |