Début années 60. Je me souviens du restaurant que tenait ma grand-mère, veuve de guerre de fort caractère, avec son compagnon d’alors, pâtissier de formation, sur la route nationale entre Nancy et Metz. Il s’appelait “Aux Bons Amis” et était à l’époque l’étape incontournable et forcément obligatoire des chauffeurs de camion et des conducteurs de car des Courriers de Lorraine qui s’y arrêtaient pour “la pause-pipi”, accompagnés bien entendu de leurs passagers, pour faire le plein d’essence à la pompe et le plein… au bar !
Dans la foule des piliers de comptoir, il fallait compter sur les livreurs, les facteurs, les représentants, sans parler des curés et autres habitués de cet endroit chaleureux. Le restaurant était toujours en effervescence, parce que la réputation de l’établissement dépassait largement les frontières du département et attirait les gastronomes curieux. La cuisine était vaste et un peu bordélique, avec, dans un coin vers une fenêtre, une grande cage où évoluait un couple de ouistitis, les chouchous de ma grand-mère. Le fourneau à charbon était toujours gonflé à bloc, les casseroles et chaudrons fumants posés sur les coins en attente du service.
Pour moi, le meilleur était le petit pâté en croûte doré farci à la viande marinée plusieurs jours, un délice qui ressemblait de loin à un éclair pâtissier. Toutes ces odeurs et tout ce brouhaha me passaient sous le nez pendant que j’épiais les allées et venues des clients, planquée derrière le bar qui donnait sur la cuisine. Au menu des Bons Amis : ambiance, ripailles, va-et-vient perpétuel avec aussi, il faut bien le dire, quelques bonnes engueulades d’ivrognes oubliées dès le lendemain ! Une tranche de vie inoubliable…
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